Dorian souriait. Il ne fallut qu'une poignée de minutes à l'Humanité pour prendre conscience de l'ampleur du chaos. C'était probablement le terme "chaos", depuis ressassé à maintes reprises par les dorénavant rares sources médiatiques, qui le faisait sourire. D'ailleurs, Dorian se plaisait à repenser inlassablement à cette journée du 13 mars 2018, quand ce petit territoire nord-coréen avait finalement décidé de mettre ses menaces à exécution. Dorian souriait, d'une part car toute vie organique sur Terre fut épargnée - dont les précieux plants de tabac naissants sur son balcon - et que d'autre part le tant attendu survol de missiles nucléaires au-dessus des océans s'était finalement transformé en un prodigieux feu d'artifice caressant les étoiles, ou plutôt les satellites, et de manière non affectueuse. Substituer l'horizontalité à la verticalité fut après tout la première preuve d'originalité de cette intrigante contrée asiatique.
En quelques minutes, ce fragile monde terrestre avait perdu tous ses sens, et par conséquent tout son sens. "Tant d'existences probablement désemparées", pensa rapidement Dorian, l'oreille gauche nonchalamment orientée vers sa vieille radio crépitante, en ce mardi matin, tandis qu'il promenait sa souris sur une énième partie de jeu d'entraînement cérébral. A ce moment précis, la perte soudaine de toute source de communication ne le tourmentait absolument pas ; bien au contraire. Il aspirait depuis longtemps à une existence moins anxiogène ni harcelante, et souhaitait tout simplement vérifier la fiabilité de ses neurotransmetteurs, avant de s'occuper de ses factures accumulées.
Les radios américaines nommèrent cet incident le "Three Point O" - ou TPO (TiPi-O) - formule promptement adoptée principalement par l'ensemble des pays de l'hémisphère nord du globe. Un autre acronyme fit également son apparition : NCP, pour définir les "non-connectés", qui représentaient dorénavant la meilleure source de revenus pour les psychologues et psychiatres de tout poil, dont l'activité avait littéralement explosé en quelques semaines.

Face aux vagues de suicides et agressions exponentielles constatées dans les collèges et lycées depuis la fin de ce mois de mars 2018, le gouvernement français avait même décrété l'instauration de cours de "restauration intellectuelle" dans chaque établissement scolaire du territoire. Dorian se surprit à penser que si les réseaux sociaux avaient survécu à cette soudaine confusion, ce terme à consonnance informatique, inventé en urgence par l'Education Nationale, aurait été copieusement moqué sur la toile.
Malheureusement, cette moquerie éventuelle aurait rapidement cédé sa place à l'horreur réelle, une dizaine de meurtres de conseillers scolaires ayant été perpétrée ça et là, lors de ces fameuses séances de sevrage numérique destinées à cette jeunesse déboussolée. Si les précieux smartphones des adolescents leur manquaient cruellement, une certaine inventivité mortifère ne leur faisait pas défaut, et par mesure préventive, les basiques fournitures scolaires durent finalement être définitivement confisquées. Les salles de classe étaient dorénavant encadrées par du personnel militaire, et les entrées des établissements scolaires plus sécurisées que le moindre aéroport nord-américain.
En dehors des compas et des ciseaux, les stylos "4 couleurs", les équerres et rapporteurs - voire même certains tubes de colle - étaient devenus des armes redoutables entre les mains des jeunes aliénés les plus affectés en proie à un énervement incontrôlable.
Dorian souriait. Il se souvenait de ses premiers petits pots de colle blanche qui sentaient bon l'amande, durant son enfance sereine. Pour rien au monde, même en cas de punition sévère ou mise au coin, il n'aurait tartiné sa maîtresse d'école de cette précieuse substance addictive. Au pire, sous l'emprise de la colère, il lui aurait jeté une petite gomme bicolore au visage, avant de rejoindre sa place et replonger les narines dans cette drogue enfantine légale. En attendant, Dorian s'en fichait, aujourd'hui ; il appréciait enfin ce silence.