Dorian était depuis peu préoccupé par ses récurrentes pertes de mémoire, et restait persuadé - sans doute à juste titre - que ses fréquents black-out accompagnés parfois de traumatismes crâniens n'y étaient pas étrangers. Il se rassurait néanmoins en pensant que son chat ne l'avait pas encore dévoré pendant qu'il gisait au sol, la tête agglutinée dans une petite flaque de sang, laquelle allait contribuer sans nul doute à la perte définitive de la caution de son logement. Suite à cette dernière inquiétude, il se mit en quête de foie de veau dans la supérette la plus proche, nourriture susceptible de lui procurer un apport en vitamine B12, histoire de lui remettre les neurones en place. Ce jour-là, face aux rayons d'une boucherie particulièrement rougeoyante en cette période de Noël, l'épreuve lui sembla éternelle. A l'instar de la disparition inquiétante des crèches, le foie avait visiblement également perdu sa propre foi sur les étals. Au bout de longues minutes d'indécision en proie à cet inattendu casse-tête, une jeune femme à la longue chevelure brune soigneusement attachée détourna soudainement son attention. Postée à sa gauche, deux barquettes de viande à la main, elle lui demanda quelle teinte serait la plus appropriée avec une peinture rouge carmin. Elle ne put contenir un éclat de rire cristallin à la vue de l'air ahuri de Dorian, avant de lui expliquer brièvement qu'elle était "créatrice d'art alimentaire". Outre la fascinante originalité de cette approche, le large sourire affiché par cette potentielle amie providentielle l'intriguait au plus haut point. Depuis le TPO, les visages sombres étaient légion, et son attitude aussi détachée qu'agréable était plus qu'une bouffée d'air frais dans cet environnement barbare ornementé de foies gavés et de bavettes sanguinolentes.

Il se contenta de balbutier que les rognons de porc seraient probablement en adéquation avec ses souhaits artistiques, avant de laisser échapper maladroitement sa demi-baguette de pain sur le sol crasseux de la supérette. Elle le gratifia d'un clin d'il malicieux, lui dévoila promptement qu'elle s'appelait Madeline, puis tourna enfin les talons pour disparaître gracieusement dans les limbes des caisses enregistreuses. Toujours figé, Dorian la regarda s'éloigner, parée de ses courbes aguicheuses, oubliant ses obligations sanitaires et regrettant de ne pas avoir engagé la conversation, ayant davantage l'habitude d'improbables dialogues avec son chat ingrat, qui allait une fois encore lui reprocher la fraîcheur discutable des crevettes achetées ce jour-là.
Madeline était d'une rare élégance, et ne ressemblait en aucun cas à ces hordes d'artistes bon marché qu'il avait côtoyées durant sa jeunesse estudiantine aux Beaux-Arts. Après tout, il avait lui-même déjà mélangé spaghettis et peinture acrylique lorsqu'il était plus jeune, mais était resté toutefois profondément prudent quant à la manipulation de la viande rouge, suite à de vagues maladresses qui lui avaient valu l'envahissement de son logement par des centaines d'asticots durant ses propres expériences. Alors qu'il payait nonchalamment ses articles aussi inutiles que périmés, il réalisa pour la première fois qu'internet allait lui manquer. Quelques mois plus tôt, avec un minimum de persévérance, il aurait pu rapidement retrouver la trace de cette impromptue artiste décalée. S'il voulait la revoir, il lui fallait dorénavant se réapproprier les antiques méthodes des années 80, et par conséquent se prémunir de quelques feuilles de papier, d'un stylo, et d'une bonne quantité de foie de veau.